Il y a des nuits où les mots sortent seuls. Pas pour être lus. Juste pour tenir debout.
C’était la nuit du 14 au 15 décembre 2022. Nous étions à Belfort — maman, ma sœur, mes enfants et moi — venus enterrer mon père le lendemain. Dehors, le déluge. La pluie, le brouillard, la neige. Un temps à l’image de ce qu’on ressentait tous.
Je n’ai pas dormi. J’ai écrit. À l’abri du regard de maman, pour soulager ma tristesse sans l’alourdir de la sienne. Et le lendemain, j’ai lu ce texte devant tout le monde, au bord de sa tombe.
Je le partage aujourd’hui tel quel — brut, imparfait, vrai. Parce que si tu traverses toi aussi la perte d’un parent, peut-être que ces mots-là résonneront avec ce que tu n’arrives pas encore à dire.
L’uni-vers ! le deuil
Toi l’univers, tu as pris une partie de moi en me laissant un vide.
Remplie de tristesse, le cœur lourd et les yeux humides.
Tu as une fois de plus mis un coup de pied dans ma fourmilière.
Mon écosystème y a pris une claque. Une sacrée claque.
Ma base est devenue fragile — elle avait déjà été ébranlée en 2009, avec l’AVC de maman. Je me suis reconstruite différemment. Cela a été long et douloureux. Il m’a fallu plus de dix ans pour m’habituer à la mère que tu m’avais prise et à celle que tu me laissais.
Je pensais naïvement que ma vie ne pouvait pas être plus abîmée. Il faut croire que toi, l’univers, tu décides de venir encore une fois frapper à ma porte en 2022. Cette fois-ci, tu n’as pas laissé de lot de consolation. Tu as fait un nettoyage rapide, violent, sans aucune évolution possible — puisque tu m’as pris mon papa.
J’ai eu treize ans pour me préparer à la fragilité de la situation, en remerciant le bon D— de chaque jour où il me laissait en paix avec mes piliers. Toi, mamounette. Et toi, mon Papouli.
Se reconstruire ou fuir
J’ai toujours cru que maman partirait avant, et que toi, mon Papouli, tu resterais encore — en bonne santé — pour partager de doux moments avec nous.
La vie en a décidé autrement. Je me demande encore pourquoi. Pourquoi tant d’épreuves pour une seule même famille.
Confrontée au handicap de maman, tu la portais, tu veillais sur elle pour le confort de tous. Maman était prisonnière de son corps — et tu en étais l’ange gardien.
Aujourd’hui tu n’es plus là. Maman est seule, meurtrie. Nous lui procurons des moments de joie, mais ce n’est plus comme avant. Elle pleure son époux. Elle pleure le manque, la solitude, et peut-être même l’injustice d’être là sans toi.
En vrai, je ne sais pas. Il paraît que passer de la colère aux rires, des larmes à l’envie puis au désespoir — c’est ce qu’on appelle le deuil.
Conscientisation et acceptation du deuil
Elle est avec moi à la maison. Et je vais devoir prendre la décision de la placer en maison de retraite pour sa sécurité.
Comment je vais faire ? Comment je vais arriver à supporter cette idée ?
J’ai peur d’un glissement. D’un laisser-aller rapide pour venir te rejoindre. Plus les jours passent et plus je me questionne.
Est-ce que je dois faire ce que tu as toujours fait — te sacrifier pour ta femme ? Ou au contraire, dois-je tirer une leçon de ce que tu as fait ?
Si je pense avec mes valeurs profondes — justice, respect, amour inconditionnel, honnêteté — je sais que le choix que je ferai sera le meilleur. Mais je ne peux m’empêcher de douter.
Face à la réalité
Tu n’as jamais voulu qu’on place maman. Par amour inconditionnel. Ou par égoïsme. Ou simplement pour te punir. Je me suis souvent demandé ce qu’aurait été la vie si nous t’avions tenu tête — si nous avions placé maman pour t’épargner et te laisser un semblant de liberté.
Je suis prisonnière. Prisonnière de ces non-dits, de ces discussions que tu ne voulais pas avoir et que tu fuyais — tel un héros qui se sacrifiait pour sa tribu.
Face au questionnement
La vraie question, ce n’est plus ce que tu as fait ni pourquoi. Malheureusement, de là où tu es, le téléphone n’est pas coutume.
La vraie question, c’est : dois-je reproduire ce que tu as fait ?
Dois-je subir pour quelque chose que je n’ai pas voulu ?
Dois-je accepter la frustration de perdre ma liberté — par respect, non, par empathie — parce que c’est ma mère et que je l’aime ?
Je me questionne sur le deuil et les choix que je dois faire. Je t’écris car je sais que le placement est la solution la plus adaptée et la plus sécurisante pour maman. Mais je ne peux m’empêcher de douter, d’avoir peur de faire le mauvais choix.
Y a-t-il un bon ou un mauvais choix ? Je ne sais pas. Ou je ne veux pas savoir.
Face à une vision différente
Si je pense avec l’intégralité de mon être et en toute objectivité, je sais que le placement, c’est la meilleure chose que je puisse faire — me soulager la nuit et le week-end, tout en la gardant à proximité pour qu’elle ne soit pas seule.
Si j’écoute mon ego, je mets ma vie de famille et mon être entre parenthèses pour m’occuper de maman — et peut-être venir te rejoindre plus vite, mon Papouli.
Quel dilemme. Comment savoir ce que maman veut, ce qui est le mieux pour elle, quand nous sommes déjà meurtries par ton absence ?
La vie n’est pas simple. Et choisir est une torture.
Toi, l’univers, tu n’as pas de compassion ni d’empathie à mon égard. Tu nous divises pour mieux régner. Ou simplement pour nous donner une leçon — mais laquelle ?
J’aimerais parfois être un ange, pouvoir me balader dans l’univers et avoir les réponses à mes questions. Si toutefois cela pouvait m’aider à me faire confiance et à ne plus douter.
Je ne crois pas au hasard, mais aux opportunités.
Ai-je raison ou tort ? Seul le bon D— le sait.
Je sais, au plus profond de moi, que les clefs sont là. J’ai juste à me laisser porter. Mais j’ai peur. Peur de me tromper, de souffrir et de pleurer encore — parce que la finalité de cette situation se clôturera par le deuil.
Ce texte a été lu le 15 décembre 2022, au bord de la tombe de mon père, à Belfort. Écrit la nuit précédente, sous la pluie et la neige, à l’abri du regard de maman.
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